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L’Afrique à l’ère de l’interopérabilité : vers une souveraineté financière continentale

L’Afrique demeure aujourd’hui l’un des espaces monétaires les plus fragmentés de la planète. Avec plus de quarante monnaies nationales en circulation, souvent cloisonnées par des régulations et infrastructures financières non compatibles, le continent peine encore à faire circuler librement sa propre richesse. Cette mosaïque monétaire, héritée en partie de l’histoire coloniale et renforcée par des […]

L’Afrique demeure aujourd’hui l’un des espaces monétaires les plus fragmentés de la planète. Avec plus de quarante monnaies nationales en circulation, souvent cloisonnées par des régulations et infrastructures financières non compatibles, le continent peine encore à faire circuler librement sa propre richesse. Cette mosaïque monétaire, héritée en partie de l’histoire coloniale et renforcée par des politiques économiques nationales disparates, empêche une intégration financière fluide.

 Selon la Banque africaine de développement (2024), plus de 70 % des transactions interafricaines continuent de transiter par des banques correspondantes situées en Europe ou aux États-Unis, révélant une dépendance persistante à des circuits extra-africains. Ce détour systématique, en plus d’être coûteux, engendre des retards et réduit considérablement la compétitivité des entreprises africaines. Surtout, il traduit une forme de vulnérabilité structurelle : celle d’un continent encore dépendant de systèmes financiers extérieurs pour faire circuler sa propre valeur.

Pourtant, depuis une décennie, un mouvement d’intégration financière s’accélère silencieusement. Les autorités monétaires, les institutions régionales et les fintechs africaines multiplient les initiatives pour rendre les paiements plus rapides, plus sûrs et surtout interopérables. Des plateformes comme GIMACPAY en Afrique centrale, PI-SPI en Afrique de l’Ouest, SADC-RTGS en Afrique australe ou encore PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) au niveau continental constituent autant de jalons vers cette ambition. Ces infrastructures, longtemps confinées à leurs zones économiques respectives, commencent désormais à se connecter entre elles.

Ce dialogue technologique entre systèmes de paiement, encore naissant, porte en lui une transformation de fond. Il ne s’agit plus seulement de transférer de l’argent d’un pays à l’autre, mais de tisser une infrastructure financière panafricaine capable de soutenir le commerce intra-africain, les investissements croisés et, à terme, une monnaie numérique commune.

Les pionniers de la connexion financière africaine

En Afrique centrale, GIMACPAY, lancé en 2018 par la BEAC et le Groupement Interbancaire Monétique de l’Afrique Centrale (GIMAC), constitue un modèle de réussite. En 2023, plus de 601 milliards de FCFA ont transité par la plateforme, dont 70 % via le mobile money. A ce jour, le réseau monétique intégrale GIMAC compte 96 Participants, 3 200 000 cartes GIMAC et internationales VISA, Mastercard, UPI, 42 millions de comptes mobiles, plus de 2056 GAB et 4054 TPE. L’infrastructure relie aujourd’hui banques, institutions de microfinance et opérateurs télécoms dans six pays, facilitant les transferts, paiements marchands et opérations interbancaires en temps réel.

La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a lancé officiellement, le 30 septembre 2025 à Dakar, la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI‑SPI) de l’UEMOA. Issue d’un projet pilote démarré en juillet 2024, cette infrastructure régionale permet désormais des transferts instantanés 24h/24 et 7j/7 entre tous les acteurs financiers (banques, institutions de microfinance, fintechs, opérateurs de mobile money) des huit États de l’Union. La BCEAO présente le PI‑SPI comme l’aboutissement d’une vision commune visant un écosystème financier « plus inclusif, plus dynamique et plus performant ». Conçue pour moderniser les paiements, cette plateforme renforce l’efficacité et la sécurité des échanges tout en stimulant l’innovation régionale. Inspirée du modèle nigérian NIBSS, elle réduit les délais d’encaissement de 48h à moins de 10 secondes et garantit 0 frais pour les particuliers au niveau national. La BCEAO vise, à travers cette plateforme, une inclusion financière d’au moins 90 % de la population adulte d’ici 2030, tout en favorisant la digitalisation et l’intégration financière régionale.

Le SADC-RTGS (Southern African Development Community – Real Time Gross Settlement System), anciennement connu sous le nom de SIRESS, est le système régional de règlement brut en temps réel de la SADC. Mis en service le 22 juillet 2013, il est opéré par la South African Reserve Bank (SARB), mandatée par les banques centrales membres participantes.

Ce système automatisé de règlement interbancaire permet le règlement transfrontalier en temps réel en rand sud-africain (ZAR) et regroupe 82 institutions participantes, dont 74 banques commerciales et 8 banques centrales.

L’adhésion couvre 16 pays : Angola, Botswana, Comores, République Démocratique du Congo, Eswatini, Lesotho, Madagascar, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Seychelles, Afrique du Sud, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe.

Cette initiative illustre la puissance d’une monnaie régionale pivot et d’un système centralisé pour renforcer la confiance interbancaire, faciliter les échanges intra-régionaux et promouvoir l’intégration économique et financière dans l’espace SADC.

Enfin, au niveau continental, le PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System), développé par Afreximbank en partenariat avec l’Union africaine, représente un tournant historique. Depuis 2022, il permet aux entreprises africaines de payer et d’être payées en monnaies locales, sans passer par le dollar ou l’euro. En réduisant de près de 50 % les coûts des transactions intra-africaines, le PAPSS préfigure une indépendance monétaire concrète, une première étape vers la souveraineté financière.

Des paiements interconnectés, levier de souveraineté

L’interopérabilité est une véritable révolution géoéconomique. En connectant progressivement leurs systèmes financiers nationaux, les pays africains s’affranchissent peu à peu de la tutelle monétaire et des infrastructures étrangères. Là où, hier encore, chaque virement transfrontalier devait passer par des circuits européens ou américains, se dessine aujourd’hui la promesse d’un continent capable de commercer et d’échanger en son propre nom, sur ses propres rails.

Derrière chaque transaction instantanée entre le Ghana et le Cameroun, ou entre la RDC et la Zambie, se joue bien plus qu’un simple transfert d’argent : c’est un acte de souveraineté économique. C’est la matérialisation d’un pouvoir retrouvé : celui de maîtriser ses flux, de réduire ses coûts et de stimuler son commerce intérieur sans dépendre d’intermédiaires extérieurs.

Cette transformation structurelle s’appuie sur trois piliers complémentaires :

  • L’harmonisation réglementaire, d’abord, constitue la base de la confiance. Elle implique des règles communes en matière de Know Your Customer (KYC), de lutte contre le blanchiment de capitaux et de protection des données. C’est le langage juridique et prudentiel qui permet aux systèmes de dialoguer sans friction.
  • La collaboration entre banques centrales, institutions régionales et fintechs ensuite, joue un rôle moteur. Les premières garantissent la stabilité, les secondes apportent l’agilité et l’innovation. Ensemble, elles modernisent les infrastructures de paiement, démocratisent l’accès aux services financiers et stimulent la compétitivité du marché.
  • La standardisation technologique, enfin, agit comme un catalyseur. Grâce à des API communes et à des plateformes dites “multi-rails”, capables de traiter aussi bien les paiements de gros montants que les microtransactions mobiles, l’Afrique pose les fondations d’un écosystème intégré où chaque acteur ;  du commerçant de rue à la multinationale  peut opérer en toute fluidité.

Peu à peu, ces initiatives convergent vers un réseau panafricain de confiance : une sorte d’“Internet de la monnaie africaine”, où la donnée et la valeur circulent librement, rapidement et en toute sécurité.

Vers une Afrique connectée, souveraine et compétitive

Derrière l’essor des systèmes de paiement interconnectés se profile une ambition encore plus audacieuse : celle d’une monnaie numérique panafricaine, symbole d’une souveraineté financière retrouvée. En consolidant ses rails de paiement, le continent pose les fondations techniques, réglementaires et politiques nécessaires à l’émission d’un actif numérique commun, adossé à plusieurs monnaies locales. Une telle innovation ne serait pas qu’un geste symbolique, mais un véritable outil d’émancipation économique, capable d’accélérer le commerce intra-africain, de réduire les coûts de change et de renforcer la stabilité monétaire face aux chocs externes.

Mais cette souveraineté ne se construira pas uniquement autour d’une monnaie unique : elle émergera surtout d’un écosystème financier interconnecté, fondé sur la transparence, la confiance et la technologie. L’interopérabilité devient ainsi bien plus qu’un enjeu d’efficacité ; elle incarne une vision politique, celle d’un continent qui choisit de maîtriser ses paiements, ses données et donc sa croissance.

Pour que cette promesse devienne réalité, banques, fintechs, opérateurs télécoms et institutions publiques doivent désormais penser collectif, partager leurs infrastructures et investir dans la résilience numérique. C’est à cette condition que l’Afrique pourra passer du statut d’usager des systèmes mondiaux à celui d’architecte de sa propre globalisation : une Afrique connectée, confiante et compétitive, construisant son avenir à partir de ses propres échanges.

À propos de l’auteur

Grace Wilfreid Monzele est un professionnel accompli dans les domaines des paiements, de la FinTech, du e-commerce, de la communication et de la transformation digitale, reconnu pour son leadership stratégique et sa capacité à faire converger innovation technologique, performance commerciale et vision organisationnelle.

En tant que Head of Merchants Sales chez Equity BCDC, il pilote la stratégie d’acquisition et de digitalisation des marchands à travers des solutions de paiement intégrées (Billers Business, Telco Business, passerelle e-commerce). Titulaire d’un Executive MBA en Management (ICHEC Formation Continue) et d’un Master 2 en Management du développement (Université Senghor d’Alexandrie), il incarne une nouvelle génération de dirigeants africains qui conjuguent vision, innovation et impact.

Président de l’ASPROCOM 243, l’Association des Professionnels de la Communication et du Marketing de la RDC, il milite pour la professionnalisation du secteur et le rayonnement des talents africains à l’échelle mondiale.

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