Alexis Nsikungu est un entrepreneur congolais et PCA d’AFRIK INTERIM. Il préside également la Chambre de Commerce Belgo-Congolaise-Luxembourgeoise
Le Corridor de Lobito est avant tout un projet d’infrastructures : la réhabilitation et le développement d’un réseau ferroviaire reliant le sud de la RDC et la Zambie au port de Lobito, en Angola. Son ambition est de fluidifier le transport des minerais et de rapprocher les producteurs des marchés internationaux. Mais les infrastructures ne sont que le point de départ : leur développement doit aussi permettre de créer de nouvelles activités, de nouveaux emplois et de nouvelles chaînes de valeur en RDC.
La véritable infrastructure stratégique du Corridor de Lobito n’est pas le chemin de fer. C’est le capital humain.
Pour comprendre pleinement l’enjeu du Corridor de Lobito pour la RDC, il convient de changer de perspective. La ressource la plus stratégique dont dispose la République démocratique du Congo ne se trouve ni dans son sous-sol ni dans ses infrastructures : elle réside dans son capital humain. Avec plus de 90 millions d’habitants, dont plus de 60 % ont moins de 40 ans, la RDC possède l’un des plus importants réservoirs de jeunes talents du continent africain. Cette réalité démographique constitue un avantage compétitif majeur.
Si nous croisons cette richesse humaine avec les immenses investissements attendus autour du Corridor de Lobito et du secteur minier, nous obtenons une combinaison exceptionnelle capable de répondre aux défis de transformation durable de notre économie.
Le Corridor de Lobito représente bien davantage qu’une nouvelle voie d’exportation pour le cuivre, le cobalt et les autres minerais critiques. Il constitue une formidable opportunité de transformation économique pour la RDC.
L’amélioration des infrastructures logistiques entraînera la création d’un écosystème industriel comprenant des milliers d’emplois directs, des dizaines de milliers d’emplois indirects, des entreprises de sous-traitance, des PME locales, des plateformes logistiques, des zones industrielles et des sociétés de services. Mais cette dynamique ne produira ses effets que si notre capital humain est prêt. Le défi consiste donc à transformer un potentiel démographique en un avantage économique durable.
Le contenu local commence par les compétences locales
Depuis quelques années en RDC, nous parlons beaucoup de contenu local. Mais peut-il réellement exister sans compétences locales ?
Chaque investissement industriel devrait être accompagné d’un investissement équivalent dans la formation professionnelle. En effet, le Corridor de Lobito nous offre une occasion unique de revoir notre stratégie de développement économique autour de ce qui constitue notre premier avantage concurrentiel : les femmes et les hommes de notre pays. Il est temps d’investir massivement dans les métiers qui seront demain les plus recherchés par les chaînes de valeur du corridor.
Il ne s’agit pas seulement de créer des emplois. Il est de rendre les Congolais employables. Une personne qualifiée pourra exercer son métier dans une mine, dans un port, dans une plateforme logistique, dans une usine, dans un projet énergétique ou dans toute autre activité industrielle liée au corridor.
Le contenu local donne une direction. Le construire, c’est inscrire cette ambition dans la réalité économique du pays.
Créons dès aujourd’hui les compétences de demain
Nous devrions dès maintenant mettre en place des académies de compétences spécialisées dans les métiers qui seront les plus demandés, notamment les soudeurs certifiés, les électromécaniciens, les techniciens ferroviaires, les logisticiens, les conducteurs d’engins, les planificateurs, les superviseurs HSE, les gestionnaires de stocks, etc…. Oui, car sans ces compétences, les entreprises continueront naturellement à faire appel à une main-d’œuvre expatriée.
Former ne suffira cependant pas. Il faudra également certifier. Les investisseurs internationaux recherchent des compétences conformes à des standards reconnus. C’est pourquoi les formations devraient intégrer des certifications internationales telles que les normes ISO, HSE, First Aid, la conduite d’engins, la sécurité minière, la maintenance industrielle, la logistique internationale, SAP et les ERP industriels. Ces certifications renforceront la crédibilité de la main-d’œuvre congolaise tout en sécurisant les chaînes d’approvisionnement locales.
Les entreprises RH deviendront des acteurs stratégiques
Dans ce contexte, les entreprises spécialisées dans les ressources humaines auront un rôle totalement nouveau. Leur mission ne consistera plus uniquement à mettre du personnel à disposition. Elles devront anticiper les besoins futurs des investisseurs, identifier les compétences critiques, former, certifier, recruter et accompagner durablement les carrières. Autrement dit, elles deviendront un véritable maillon de la compétitivité nationale.
Construire un partenariat entre l’État et le secteur privé
La réussite du Corridor de Lobito reposera sur une coopération étroite entre les pouvoirs publics, les investisseurs, les centres de formation et les entreprises spécialisées dans les ressources humaines. Cette collaboration pourrait prendre la forme d’un Observatoire National des Compétences du Corridor de Lobito.
Cet Observatoire national des compétences du Corridor de Lobito serait chargé notamment de prévoir les besoins en main-d’œuvre sur les dix prochaines années, de cartographier les métiers en tension, de coordonner les centres de formation publics et privés, de rapprocher les investisseurs, l’État et les entreprises RH et de suivre l’évolution des compétences disponibles.
Les entreprises RH pourraient alors intervenir tout au long de cette chaîne de valeur : identifier les métiers émergents, concevoir les parcours de formation, certifier les compétences selon les standards internationaux, recruter rapidement les talents et accompagner leur évolution professionnelle afin de retenir les compétences dans le pays.

Le véritable indicateur de réussite du corridor de Lobito
L’indicateur de réussite du Corridor de Lobito ne sera pas uniquement le nombre de kilomètres de voie ferrée construits. Il sera le niveau de préparation de la main-d’œuvre congolaise à saisir les opportunités créées.
Le succès du corridor se mesurera autant au nombre de PME locales intégrées dans les chaînes de valeur qu’au nombre de Congolais qualifiés, employés ou devenus entrepreneurs grâce à cette dynamique.
Les ressources humaines ne sont plus une fonction support. Elles constituent une infrastructure économique essentielle, au même titre que les routes, les ports, les chemins de fer ou l’énergie.
Sans un capital humain qualifié, certifié et disponible, le Corridor de Lobito ne réalisera pas pleinement sa promesse de devenir un accélérateur du développement économique et social de la République démocratique du Congo.
Le Corridor de Lobito doit donc être pensé non seulement comme un corridor de transport, mais également comme un corridor de compétences, capable de transformer durablement la richesse humaine de notre pays en moteur de croissance, d’innovation et de prospérité.
Fin
Alexis NSIKUNGU, PCA – AFRIK INTÉRIM
Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de son auteur et n’engagent que lui. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de Management Times RDC. La publication de cette tribune relève d’un choix éditorial et ne constitue pas une prise de position du magazine sur les opinions, analyses ou propositions qui y sont formulées.