Tout l’Afrique et le monde entier ont appris, ce 22 mai 2026, la révocation du Premier ministre Ousmane Sonko et la dissolution du gouvernement par le président Bassirou Diomaye Faye.
Si cette décision apparaît brutale dans sa forme, elle s’inscrit en réalité dans un processus de tensions progressives observées au sommet de l’État depuis plusieurs mois. Plusieurs signaux politiques avaient déjà révélé un désalignement entre la présidence et l’exécutif gouvernemental, notamment sur la conduite des réformes économiques et la stratégie de négociation avec les partenaires internationaux.
Un épisode souvent cité par les observateurs concerne les divergences publiques autour de la trajectoire économique du pays : alors que le gouvernement insistait sur une politique de rupture et de révision des contrats stratégiques, la présidence adoptait une posture plus prudente face aux contraintes des institutions financières internationales et à la pression sur la dette publique. Ces désaccords, d’abord techniques, ont progressivement pris une dimension politique.
Dans ce contexte, la décision du 22 mai apparaît moins comme un événement isolé que comme l’aboutissement d’une accumulation de frictions institutionnelles.
Une rupture issue d’une alliance politique fondatrice
La crise actuelle ne peut être comprise sans revenir à la genèse du pouvoir en place. L’élection de 2024 a consacré une alliance politique atypique entre un leader charismatique et un président de substitution devenu chef de l’État.
Cette configuration a permis une victoire électorale portée par un mouvement de rupture, mais elle a également installé dès l’origine une dualité de légitimité :
- une légitimité institutionnelle portée par la présidence,
- une légitimité charismatique et militante incarnée par le leadership du mouvement.
Cette coexistence, initialement fonctionnelle, s’est progressivement transformée en concurrence de pouvoir.
Une crise de leadership
Du point de vue des sciences de gestion, la situation peut être analysée comme une dyarchie non stabilisée, caractérisée par deux centres de décision concurrents. Dans ce type de configuration, la littérature en théorie des organisations identifie trois effets structurants :
- fragmentation de l’autorité,
- compétition pour la légitimité,
- hausse des coûts de coordination gouvernementale.
Le cas sénégalais montre ainsi un désalignement entre logique de mouvement politique et logique d’État.
Théorie de la négociation : effondrement progressif de la ZOPA
Selon la théorie de la négociation (Harvard Negotiation Project), la stabilité d’un accord repose sur l’existence d’une Zone d’Accord Possible (ZOPA).
Dans le cas sénégalais, cette zone s’est progressivement réduite, à mesure que les divergences se sont déplacées du terrain stratégique vers le terrain institutionnel.
- objectif initial commun : conquête du pouvoir et transformation de l’État
- puis divergence sur les moyens : vitesse, profondeur et méthode des réformes
- enfin conflit sur l’autorité : qui définit la ligne politique réelle ?
Cette transformation a conduit à une logique de confrontation où chaque avancée d’un acteur était perçue comme une perte pour l’autre, typique d’un basculement vers un jeu à somme nulle.
Absence de BATNA et verrouillage stratégique
L’analyse par le concept de BATNA révèle une situation de verrouillage politique.
Aucun des deux acteurs ne disposait d’une alternative politiquement viable sans coût élevé :
- pour le président, rompre totalement avec le mouvement risquait d’affaiblir la base politique du régime ;
- pour le Premier ministre, s’extraire du cadre institutionnel réduisait fortement la capacité d’influence sur l’État.
Cette interdépendance a contribué à retarder une séparation claire des rôles, tout en accumulant des tensions internes.
Lecture Acemoglu & Robinson : institutions formelles vs pouvoir informel
À la lumière des travaux de Daron Acemoglu et James A. Robinson (2012), la situation sénégalaise peut être interprétée comme une phase de transition institutionnelle inachevée.Les institutions inclusives supposent une séparation claire des pouvoirs et une limitation des logiques personnalisées. Or, dans ce cas, la coexistence d’un pouvoir institutionnel et d’un pouvoir charismatique parallèle a créé une tension durable entre :
- institutions formelles de l’État,
- et structures informelles d’influence politique.
Cette hybridation institutionnelle fragilise la lisibilité du système de gouvernance.
Une rupture aussi influencée par des contraintes externes
Contrairement à une lecture strictement interne, la crise ne peut être réduite à une simple dyarchie conflictuelle. Elle s’inscrit également dans un environnement de fortes contraintes externes : pression des marchés financiers, attentes sociales élevées, et nécessité de maintenir la crédibilité économique du pays.
Ces facteurs ont progressivement renforcé la nécessité, pour la présidence, de privilégier une logique de stabilité institutionnelle, même au prix d’une rupture politique avec le mouvement fondateur.
Une décision de recentrage institutionnel
Dans ce contexte, la décision du 22 mai 2026 peut être interprétée comme un “découplage organisationnel” visant à restaurer une chaîne de commandement claire au sein de l’exécutif.
Elle traduit un arbitrage classique en sciences de gestion publique :
- maintenir la cohésion du mouvement politique,
- ou assurer la stabilité de l’institution étatique.
Le choix effectué semble privilégier la seconde option.
La crise entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko est une preuve des limites structurelles des transitions politiques issues de mouvements charismatiques. Elle montre que la victoire électorale ne suffit pas à garantir la stabilité institutionnelle.
Au-delà des personnalités, ce cas révèle une réalité plus profonde : sans clarification des rôles, stabilisation des institutions et mécanismes de négociation durables, une coalition victorieuse peut rapidement se transformer en conflit structurel de gouvernance.