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« L’Afrique face au risque de dépendance cognitive » : entretien avec Kevin Ngunza Maniata sur l’économie de l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle (IA) devient progressivement une question industrielle, géopolitique et macroéconomique majeure. Alors que les États-Unis et la Chine accélèrent leurs investissements dans les infrastructures de calcul, les modèles d’IA et les semi-conducteurs, l’Afrique tente encore de définir sa place dans cette nouvelle économie mondiale.

Pour Kevin M. Ngunza, chercheur spécialisé en économie de l’intelligence artificielle et en finance africaine, le continent entre dans un moment décisif. Auteur de plusieurs travaux récents sur l’intelligence artificielle et les banques centrales, il estime que l’Afrique risque de répéter les erreurs des précédentes révolutions industrielles si elle ne construit pas rapidement ses propres capacités technologiques.

Dans cet entretien accordé à Management Times RDC, il revient sur les enjeux de souveraineté, d’emploi, de finance, d’infrastructures et de dépendance technologique qui entourent aujourd’hui l’IA en Afrique.

On parle souvent de l’IA comme d’une révolution technologique. Pourquoi dites-vous qu’il s’agit surtout d’une révolution économique ?

Parce que l’intelligence artificielle est en train de devenir une infrastructure économique générale, exactement comme l’électricité ou Internet auparavant.

Beaucoup de gens réduisent encore l’IA à ChatGPT ou aux robots conversationnels. Mais en réalité, l’IA transforme déjà la finance, la santé, l’agriculture, la logistique, les assurances, la cybersécurité, la publicité et même les décisions publiques.

Le vrai sujet n’est donc pas la technologie elle-même. Le vrai sujet, c’est la redistribution future de la puissance économique mondiale.

Et l’Afrique arrive dans cette transition avec un immense retard industriel.

Vous parlez souvent du risque de “colonisation cognitive”. Que voulez-vous dire ?

Pendant longtemps, l’Afrique exportait surtout des matières premières physiques : cuivre, cobalt, pétrole, cacao. Aujourd’hui, une nouvelle matière première stratégique apparaît : les données.

Or, les grands modèles d’intelligence artificielle sont construits grâce à des volumes gigantesques de données, de puissance de calcul et d’infrastructures cloud contrôlées principalement par des entreprises américaines et chinoises.

Le risque, c’est que l’Afrique devienne simplement un fournisseur passif de données et un consommateur de technologies étrangères sans jamais contrôler la chaîne de valeur.

Dans ce cas, nous ne serions plus seulement dépendants industriellement. Nous deviendrions dépendants cognitivement.

L’Afrique est-elle déjà en retard ?

Oui. Mais le problème est plus profond que le retard technologique.

Le continent souffre surtout d’un déficit d’infrastructures stratégiques. L’IA moderne dépend de trois choses : l’énergie, les centres de données et les semi-conducteurs avancés.

Or, beaucoup de pays africains ont encore des difficultés d’accès stable à l’électricité. Certains États ne disposent pratiquement pas de capacités locales de calcul intensif. Cela signifie que même lorsqu’une startup africaine développe une solution d’IA, elle dépend souvent d’infrastructures étrangères.

C’est un enjeu énorme de souveraineté économique.

Pourtant, plusieurs gouvernements africains annoncent désormais des stratégies nationales sur l’IA…

C’est une avancée importante. L’Union africaine elle-même accélère désormais sur ces questions de gouvernance numérique et d’intelligence artificielle.

Mais honnêtement, beaucoup de stratégies africaines restent encore très déclaratives.

Le vrai problème est l’exécution. Une stratégie IA sans investissements massifs dans l’éducation scientifique, les infrastructures numériques, les centres de données et la recherche devient rapidement un document diplomatique sans impact réel.

La révolution de l’IA sera extrêmement capitalistique. Les pays qui ne financent pas leurs capacités technologiques aujourd’hui risquent d’être durablement marginalisés demain.

L’IA représente-t-elle une menace pour l’emploi en Afrique ?

Oui, mais pas de la manière que les gens imaginent.

Le débat occidental porte souvent sur la disparition des emplois de bureau très qualifiés. En Afrique, le problème est différent. Une grande partie de l’économie est encore informelle.

Le danger principal est plutôt celui d’une polarisation économique accrue. Les travailleurs capables d’utiliser l’IA verront leur productivité exploser. Les autres risquent d’être progressivement exclus des segments les plus rémunérateurs de l’économie numérique.

Autrement dit, l’IA pourrait accélérer les inégalités entre pays, entre entreprises et même entre individus.

Certains disent pourtant que l’Afrique peut profiter de son retard pour “sauter des étapes”…

C’est possible, mais ce scénario optimiste dépend d’investissements très rapides.

L’Afrique a déjà montré sa capacité de leapfrogging avec le mobile banking ou les fintechs. Mais l’IA est différente. Cette fois-ci, il ne suffit pas seulement d’adopter une technologie ; il faut aussi contrôler les infrastructures derrière cette technologie.

Aujourd’hui, la bataille mondiale se joue autour des GPU, des centres de données, des modèles de langage et du cloud.

Celui qui contrôle ces infrastructures contrôle une partie du futur de l’économie numérique mondiale.

Comment l’intelligence artificielle va-t-elle transformer le monde de la finance en Afrique ?

Le secteur financier africain sera probablement l’un des premiers profondément transformés par l’intelligence artificielle. Les banques, fintechs, assurances et sociétés de paiement commencent déjà à utiliser des algorithmes pour l’analyse du risque, la détection de fraude, le crédit numérique ou encore les services clients automatisés.

Mais le changement le plus important sera invisible. L’IA va progressivement déplacer le centre de valeur de la finance vers la donnée. Les institutions capables d’analyser massivement les comportements financiers auront un avantage énorme dans l’octroi de crédit, la tarification des risques ou les paiements numériques. Dans plusieurs économies africaines où une grande partie de la population reste sous-bancarisée, cela pourrait accélérer considérablement l’inclusion financière.

En revanche, cette transformation crée aussi de nouveaux risques. Une dépendance excessive à des infrastructures technologiques étrangères pourrait fragiliser la souveraineté numérique des systèmes financiers africains. De plus, l’utilisation croissante d’algorithmes dans les décisions financières pose des questions majeures de cybersécurité, de protection des données et même de stabilité économique. L’Afrique devra donc éviter de devenir uniquement un marché de consommation technologique et investir davantage dans ses propres capacités numériques et son expertise locale.

L’Afrique peut-elle réellement construire ses propres modèles d’IA ?

Oui, mais cela demande une vision industrielle continentale.

Aucun pays africain isolé n’a aujourd’hui la taille suffisante pour rivaliser seul avec les géants américains ou chinois. En revanche, une coopération régionale autour des infrastructures cloud, des universités, des centres de recherche et des données africaines pourrait changer l’équation.

Le vrai enjeu est là : construire une souveraineté numérique africaine.

Parce que si l’Afrique ne participe pas à la production de l’intelligence artificielle, elle participera seulement à sa consommation. Et historiquement, les régions qui consomment uniquement les technologies des autres finissent rarement par dominer l’économie mondiale.

Finalement, quel est selon vous le plus grand risque pour l’Afrique dans cette révolution de l’IA ?

Le plus grand risque n’est pas technologique.

Le plus grand risque serait que l’Afrique sous-estime encore une fois l’importance historique d’une révolution industrielle pendant que le reste du monde restructure déjà l’économie mondiale autour d’elle.

Car l’intelligence artificielle ne va pas simplement créer de nouvelles applications.

Elle va probablement redéfinir la hiérarchie économique mondiale du XXIe siècle.

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